
Difficile de définir Bernard Pierré. En lui
cohabitent deux tendances, souvent considérées comme irréconciliables
dans le monde moderne, mais qui, chez lui, se nourrissent l'une de
l'autre.
D'un côté, doué pour les matières scientifiques, il
s'est orienté vers de longues études mathématiques pour devenir
ingénieur dans le domaine informatique. De l'autre, il s'intéresse
depuis toujours aux arts graphiques : au lycée déjà, avec un
copain, il dessinait des bandes dessinées pour le petit journal qu'ils
avaient créé.
« Ma mère teignait
des oeufs avec des
pelures d'oignon »
Le
dessin, sous toutes ses formes, c'est « ce qui permet à la partie
créative et intuitive de mon cerveau de s'exprimer. C'est le point
d'ancrage qui maintient l'équilibre avec l'autre partie, le côté
scientifique », explique Bernard. Et si l'art lui donne un
équilibre dans la vie, il n'hésite pas à lui appliquer des méthodes
scientifiques. Il explore, tente, fait des expériences :
calligraphie, collages, travail à la plume avec de la peinture, à
l'encre avec un pinceau, peinture avec du brou de noix, huile,
aquarelle. Il essaye tout. Et c'est finalement l'aquarelle qui le
séduit le plus parce que « c'est spontané, c'est la transcription
immédiate d'un paysage, d'une émotion », précise l'artiste.
Reste
que cette longue recherche artistique n'est elle-même qu'une étape dans
le parcours de Bernard Pierré. Lors de sa première exposition, il
remarque que « le public s'arrête et tilte toujours devant les
trois mêmes tableaux ». Or, expérimentation toujours, il a réalisé
ces trois pièces avec des couleurs naturelles. « Cela
correspondait à un souvenir d'enfance, se rappelle Bernard. A Pâques,
ma mère teignait des oeufs avec des pelures d'oignon ou du brou de
noix. J'ai voulu appliquer cette technique à l'aquarelle ».
Bernard
Pierré réalise alors que la palette de couleurs offertes par la nature
est en fait beaucoup plus douce, plus subtile. « Il y a 10 à 20
molécules tinctoriales par plante : un jaune naturel contient
toujours d'autres teintes, contrairement au jaune primaire acheté chez
le marchand. L'harmonie que cela crée dans le tableau interpelle celui
qui le regarde ». Bernard Pierré se lance donc dans la recherche
d'une nouvelle palette de couleurs naturelles.
Les premières
expériences sont très décevantes. Les belles couleurs de la nature jus
de cassis, jus de framboises, jus de cuisson de betteraves ou de roses-
ne donnent pas les belles couleurs imaginées, seulement « des
bruns brunasses ». Et quand il arrive à créer une couleur
satisfaisante, elle s'altère à la lumière ou à l'air pour ne donner
qu'un gris triste. Bernard Pierré ne désarme pas et se met à rechercher
dans l'abondante littérature sur la technique de teinture des tissus
les plantes qui pourront lui être utiles. Il y retrouve le nom de la
garance dont la racine donnera un superbe rouge, de la gaude, plante
fréquente dans le midi, dont la partie aérienne donne du jaune et enfin
du pastel dont les feuilles après différents traitements donnent le
bleu- des plantes qui poussent maintenant dans son jardin. Et surtout,
il apprend au cours de ses recherches que les couleurs se travaillent
: de nombreuses manipulations sont nécessaires pour obtenir des
couleurs satisfaisantes et stables.
« La garance, en phase de
précipitation, ça ressemble
à du coulis de fraise »
Le
défi est maintenant de taille : appliquer ces recettes de
teintures à l'aquarelle. Bernard Pierré reprend alors ses
expériences : décoction, décantation, fermentation, filtrage,
séchage. Un peu partout dans la maison, aujourd'hui, on voit des
casseroles qui bouillonnent, des petits pots en train de sécher.
« Il faut que je me méfie », ajoute Agnès, son épouse, avec
un clin d'oeil : « La garance, en phase de précipitation, ça
ressemble à du coulis de fraise ». Bernard sourit :
« Mes plus belles découvertes se font toujours par hasard, comme
ce magnifique bleu-violet que j'ai fabriqué à partir d'un géranium un
peu particulier ou ce jaune que j'ai travaillé après une taille sévère
de ma haie de berbéris mangée par les chenilles ».
Le
travail de Bernard Pierré est cohérent : amoureux et respectueux
de la nature, il utile des couleurs naturelles pour la peindre. Cela
donne une grande unité et une force toute en subtilité à ses
aquarelles. « C'est presque un tableau biodégradable, ajoute-t-il
avec un grand sourire, c'est un art semi éphémère dont les couleurs
évolueront avec le temps, un tableau qui vit sa vie et qui n'a pas la
prétention de rester figé toute l'éternité ».